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Chronique 1973-1983 : un purgatoire de 10 ans
Étrangère à Hyères, Marie-Laure de Noailles avait su gagner la confiance de la petite ville provençale. La place des boulomanes, dont elle avait présidé le club, lui est dédiée. Les gens l'aimaient et appréciaient sa générosité et son comportement excentrique. Pourtant, trois ans après sa mort, en 1973, ce que l'on sait d'elle est confus et trouble. On la confond souvent avec la poétesse Anna de Noailles. On raconte qu'elle et son mari ont eu une vie mondaine et artistique importante avant-guerre et dans les années cinquante, que la villa aurait été construite par un grand architecte dans les années vingt ou trente. Par contre, on sait que le Domaine Saint-Bernard, avec son parc dominant la ville et ses nombreuses dépendances, est un lieu exceptionnel, un patrimoine pour Hyères.
L'histoire de la sauvegarde de la Villa Noailles débute sans hésitation par un geste déterminant. Elle est rachetée par la municipalité hyéroise malgré une dégradation déjà bien entamée, à une époque où l'architecture moderne est encore une affaire d'élites. Cet élan pionnier n'ouvre pas de perspective et l'inscription à l'Inventaire supplémentaire des Monuments historiques n'a pas plus d'effet. L'époque ne s'intéresse pas encore à ce genre de ruines ; la villa, coquille brisée à qui l'on n'attribue aucun but, reste vide et non gardée. Les vols et autres actes de vandalisme achèvent de la défigurer.
L'entrée de la Villa Noailles dans le domaine public passe quasiment inaperçue. Caché derrière un écran de végétation, le Château du Dé s'endort comme dans un conte de fées, muet et mystérieux. Pourtant, les trois maires qui se succèdent durant ces dix années ont tous à cur de le tirer de son sommeil. Il y a de brèves périodes d'espoir, comme au début de la municipalité Perron ou à la fin du mandat de Gaston Biancotto. Mais l'inertie administrative et la méconnaissance dont il fait l'objet ne favorisent pas ce réveil.
Pourtant, quelques chercheurs se mettent en quête de son passé. C'est à eux que revient la tâche de comprendre ce que fut cette maison, son architecte et ses commanditaires : Charles et Marie-Laure de Noailles.
 
Chapitre 1. Naissance d'un patrimoine
 
1.1. Origine de la propriété
Avant de présenter l'achat de la villa par la ville d'Hyères, il est utile de s'attarder sur l'acte de donation du vicomte en faveur de ses deux filles : " L'immeuble appartenait à Mme Nathalie Valentine Marie de Noailles de Mouchy de Poix, par suite de l'attribution qui lui en avait été faite suivant acte reçu par Maître Duour, notaire à Paris, le 23 novembre 1962, contenant donation pour M. le Vicomte de Noailles à Mme Nathalie Valentine Marie de Noailles de Mouchy de Poix, susnommée et Mme Laure Madeleine Marie de Noailles de Mouchy de Poix, épouse de M. Georges de la Haye Jousselin, demeurant à Saint-Aubin Derouville, de divers biens pour y réunir l'usufruit au décès de M. le vicomte de Noailles, donateur, et partage entre les donataires des biens donnés. Le donateur a fait réserver à son profit du droit de retour sur les biens donnés. D'autre part, le donateur a interdit aux donataires de vendre, aliéner ou hypothéquer les biens donnés en totalité ou en partie, pendant sa vie durant sans son consentement. Cet acte a eu lieu sans soulte à la charge de Mme Nathalie de Noailles (18). "
La donation du domaine hyérois faite à sa fille Nathalie par Charles de Noailles est d'ordre symbolique puisqu'elle ne peut en disposer à sa guise : il s'agit plutôt d'une réserve financière. Pourquoi le vicomte a-t-il pris ces dispositions ? Il vit alors à Grasse dans une propriété du XVIIIe siècle entourée d'un jardin qui est l'objet de ses soins attentifs. Certainement, il a un contrat moral avec sa femme. Bien que séparé d'elle (mais non divorcé), il lui laisse la jouissance de la propriété hyéroise et ce jusqu'à sa mort. Elle en a fait un domaine surréaliste, sur lequel elle hisse son pavillon à chacune de ses visites, y a installé son atelier et y reçoit ses amis (19). Bien que Charles veuille assurer l'avenir de ses filles, il ne peut reprendre la villa à sa femme. De plus, bien que la passion des fleurs l'ait éloigné de cette côte trop ensoleillée, il n'oublie pas le jardin méditerranéen qu'il a créé dans le clos Saint-Bernard et qu'il continue d'entretenir lors de ses visites à sa femme (20). Une troisième hypothèse n'est pas vérifiable : peut-être le vieil homme a-t-il déjà conscience de la valeur historique de la création de Mallet-Stevens et souhaite ainsi ne pas la voir détruite.
Marie-Laure de Noailles continue donc à vivre dans la maison tout en étant sous tutelle bancaire. À sa mort en 1970, la villa présente déjà un aspect défraîchi : des couvertures de tuiles suppléent à l'étanchéité défectueuse des toits terrasses tandis que des pare-soleil défigurent les façades. Elle nécessite une restauration sérieuse. D'autre part, l'immensité de la propriété rend sa gestion difficile. Le vicomte sait bien que sa fille ne pourra l'entretenir, ni l'habiter. Pour ne pas tout perdre, il lui faut se tourner vers un acheteur qui comprendra tout cela.
 
1.2. Le rachat de la villa par la municipalité Bénard
Le rachat de la villa par la municipalité Bénard fera par la suite l'objet d'interprétations injustifiées : crainte d'une spéculation immobilière, création d'une hôtellerie de luxe, simple acquisition d'espaces verts, voire destruction pure et simple de la villa. Les extraits des délibérations du Conseil municipal nous apprennent que c'est bien " la valeur morale et historique que représente ce domaine aux yeux des Hyérois (21) " qui motive la demande du député-maire Bénard. Une fois les Domaines consultés et les avis des Affaires culturelles, des Commissions des travaux et des Finances rendus - tous positifs -, le Conseil adopte, par 21 voix et 9 abstentions, l'acquisition du " château de Noailles ", le 30 mars 1973.
Pour des questions fiscales, le maire propose de " solliciter l'utilité publique de l'opération au titre de l'article 1003 du Code général des Impôts. Cette opération permettant le maintien du patrimoine culturel, une réserve foncière et la création d'espaces verts (22) ".
Le vicomte ne peut envisager la revente pure et simple à un promoteur qui aurait détruit l'édifice et massacré son jardin. Il conduit les négociations avec la municipalité, aussi Nathalie de Noailles n'a pas d'autres choix que de revendre son bien à la commune. Le vicomte impose un plafond qui permet à la ville d'user de son droit de préemption. Le fait que la proposition de vente des héritiers Noailles n'excède pas 10 % de l'évaluation des Domaines rend possible l'achat, matérialisé comme suit dans un acte notarial : " Acquisition qu'elle [la municipalité] en a faite avec d'autres parcelles (non comprises aux présentes) de Madame Nathalie Valentine Marie de Noailles de Mouchy de Poix, nue-propriétaire, sans profession, divorcée non remariée de Monsieur Perousse Alexandre, née à Hyères le 28 décembre 1927, demeurant à Fontainebleau, Hôtel Pompadour, suivant acte reçu par Maître Verignon, Notaire à Hyères, le 27 septembre 1973, moyennant le prix principal et total de 2 250 000,00 francs payable dès l'accomplissement des formalités de publicités foncières, par Monsieur le receveur municipal. (23) "
Peu de temps après, le parc Saint-Bernard est créé et ouvert au public : le jardin de Charles de Noailles est sauvé... Aujourd'hui enrichi et soigneusement entretenu par les services de la ville, il forme un écrin superbe à la villa. Le talent d'aménageur du vicomte s'y déploie largement : la cascade de restanques présente un nombre très varié d'espaces, de recoins, de perspectives différentes. Les essences rares y sont nombreuses.
 
1.3. L'inscription à l'inventaire supplémentaire des Monuments historiques
L'inscription de la Villa Noailles à l'inventaire supplémentaire des Monuments historiques s'apparente à une formalité administrative. Menée dans un climat de polémiques sur la destruction des Halles ou la sauvegarde de la gare d'Orsay, la campagne de protection de bâtiments des XIXe et XXe siècles initiée par le ministre de la Culture Michel Guy et son conseiller Bruno Foucart rattrape un énorme retard accumulé dans ce domaine. Il s'agit avant tout d'essayer de dégager un corpus d'édifices sans prétendre à une méthodologie ou à une démarche scientifique : " on ne disposait d'aucun recensement et, à plus forte raison d'aucune étude. On se contenta donc de lister les monuments publics les plus spectaculaires, mais dont on ne savait presque rien (24). "
Mario Bénard lui-même n'est pas plus informé : " En ce qui concerne la Villa Anna de Noailles [sic], une seule partie pourrait être classée sur la liste des Monuments historiques, celle réalisée par MALLE Stevens [sic], puisque les autres annexes sont des constructions récentes (25). "
L'histoire administrative de la villa commence lorsque M. Alain Bacquet, de la Direction de l'architecture, demande la constitution d'un dossier de classement à M. Bruno Foucart (26). Celui-ci, intéressé par l'absence de modification dans la disposition intérieure de la villa, la place sur une première liste adressée au conservateur régional des Bâtiments de France, lui-même chargé d'enquêter et de demander l'avis des responsables locaux. En l'occurrence, Mario Bénard répond favorablement à sa demande, ce qui prouve une fois de plus qu'il n'y a jamais eu de projet officiel pour faire disparaître la construction.
Les hésitations quant à la datation et à l'intérêt des bâtiments conduisent à proposer une protection globale du clos et du couvert comme on le fait alors pour les mairies ou les gares, inscrites en masses à cette occasion. Cette disposition suit l'orientation générale de la campagne : " on avait choisi de ne pas classer, ce qui eut l'avantage d'éviter des conflits internes (27) ". L'arrêté est signé le 29 octobre 1975 : " première reconnaissance certes, mais la limitation de la protection aux façades et aux toitures montre bien l'incompréhension dont faisait encore l'objet le bâtiment (28) ".
La thèse de Christian Bonnefoi sur l'architecte (29), soutenue en 1974, nous rappelle dès l'introduction le manque de considération dans lequel l'architecte est alors tenu : " Robert Mallet-Stevens, mort en 1945, est l'un de ces hommes oubliés dans un pli de l'histoire ". Il est classé comme un petit maître, un artiste décorateur, davantage reconnu par les antiquaires que par les théoriciens du mouvement moderne. L'opinion du critique Siegfried Giedion qui le considérait comme trop " décoratif " semble ne pas avoir été contredite sérieusement depuis ; celui qu'il appelle " l'élégant du mouvement (moderne) " est " un formaliste endurci qui pare la vieille ossature de nouveaux habits [et] sacrifie encore à une esthétique de la représentation (30) ". À l'inverse, Bonnefoi le place, avec Van Doesburg, Dudok, Wright et Aalto, parmi ces inclassables de la modernité qui se sont méfiés du fonctionnalisme élevé au rang de religion.
Au mépris s'ajoute un terrible " manque documentaire " : " Tout se passe en effet comme si la période de l'entre-deux guerres, en ce qui concerne les arts et l'architecture, devait faire l'objet moins d'une lecture à découvert que d'une archéologie " En effet, à part un ouvrage isolé (31), des articles épars et quelques textes de l'architecte reproduits dans des ouvrages anglo-saxons, aucune étude complète n'a été publiée depuis 20 ans en France sur le sujet.
Un magazine parisien rapporte, en deux phrases, dans sa rubrique d'actualité, l'inscription de la Villa Noailles. C'est un résumé, bien que sans erreur, du peu de chose que l'on sait alors : " Le château Saint-Bernard, à Hyères (Var), ancienne résidence de Marie-Laure de Noailles, vient d'être classé Monument historique. Construit en 1923 par Robert Mallet-Stevens, l'un des meilleurs architectes " cubistes ", le château a été acquis par la municipalité de Hyères qui souhaite y installer une fondation (32). " Cette dernière idée n'a pourtant pas été débattue en conseil municipal et semble n'avoir été qu'une intention. La villa fait donc une entrée très discrète dans le domaine publique. Son histoire reste en grande partie mystérieuse et sa protection est inadaptée. De plus, ni sa restauration ni sa réutilisation ne sont des enjeux municipaux.
 
1.4. La municipalité Perron/Biancotto
En mars 1977, le docteur Jean-Jacques Perron emporte la mairie d'Hyères pour le compte de l'union de la gauche. Un an après son élection, il déclare au cours d'un conseil municipal : " Acquis depuis 1973 par la commune, le château Saint-Bernard, ancienne demeure de la vicomtesse de Noailles, n'a jamais été depuis lors utilisé. Je vous propose, mes chers collègues, compte tenu de la volonté que nous avons toujours témoignée de remettre en valeur les richesses du patrimoine d'Hyères si longtemps délaissé, de nous intéresser au sort de ce somptueux bâtiment dont l'inoccupation et la désaffection ont contribué fortement à sa détérioration. Cependant, il est impossible de décider d'un seul tenant, compte tenu de l'importance du projet, de l'affectation de ce bâtiment. Aussi, je vous demande, pour le principe, de vous prononcer sur l'utilisation générale des bâtiments à des fins culturelles, d'animation, de formation et de stages, ce qui indique que, d'une manière générale, les affectations seront complémentaires et relatives au domaine culturel ou d'animation (33). "
Au cours de la même séance, il est décidé de remettre en état les salles voûtées pour entreposer les amphores découvertes dans une épave grecque retrouvée dans la baie de Giens. Bien qu'en l'occurrence la villa ne serve que de local, cette demande de la Direction des Recherches archéologiques sous-marines permet au maire de rebondir sur le sort entier de la villa. L'idée d'un musée ou d'un centre de recherche fait peut-être partie de ses projets.
Jean-Jacques Perron met fin à ses jours dans les semaines qui suivent l'adoption du principe de réutilisation culturelle. Son successeur, Gaston Biancotto, avoue ne pas connaître grand chose à l'art et à la culture, " mais il était néanmoins curieux de tout (34) " raconte Alain Nicolas. Sa gestion du domaine Saint-Bernard est d'abord pragmatique : location des petites maisons satellites qui font partie de la propriété, entretien des toitures, etc. (35) Les amphores sont entreposées mais n'entraînent qu'une vague réhabilitation des salles voûtées.
 
1.5. Redécouverte de Mallet-Stevens et de la Villa Noailles
Au cours cette période plusieurs intellectuels exhument la villa et son architecte de l'oubli où ils étaient tombés et proposent une première série d'interprétations.
Pour Christian Bonnefoi, elle ne semble rentrer dans " aucune des catégories de l'habitation contemporaine ". Il la compare à une sorte de médina arabe à l'aspect labyrinthique. Il note avec raison que les édifices qui composent l'ensemble suivent la pente de la colline, s'intégrant ainsi au paysage, et y voit une préfiguration des recherches d'après-guerre de Richard Neutra ou Le Corbusier sur les rapports de l'architecture au paysage.
Dans un article, Pierre Gangnet reprend ce thème dans une logique inverse : " la nature est pour Mallet-Stevens le lieu d'une inscription appropriative, un territoire mouvant à jalonner, à surveiller [...]. Les instruments de marquage abondent, pour le vent une manche à airs, pour le temps ses horloges, au climat ses baromètres, ses hydromètres, pour le ciel un astrolabe et sextant pour les sens de balises, jalons, limites (36). " Le château Saint-Bernard est ainsi comparé à un paquebot pour croisières mondaines.
Bonnefoi souligne que le mobilier de la villa ne répond pas exactement au programme moderne de " prolonger l'architecture ". Commandé aux grands artistes de la modernité, il forme un ensemble aussi disparate que l'architecture intérieure, inégale.
Quelques articles continuent à paraître sur la villa ou son concepteur (37). En 1980 est publié un important ouvrage aux Éditions Archives de l'architecture moderne : Rob Mallet-Stevens architecte (38). Abondamment illustré, il offre une meilleure appréciation du talent de Mallet-Stevens. Une série de photographies révèle l'aspect de la Villa Noailles à la fin des années vingt. Les auteurs en profitent pour signaler qu'elle est une des toutes premières constructions modernes en France, à une époque où Le Corbusier n'a pas encore signé ses grandes oeuvres manifestes. Michel Barbe évoque la carrière cinématographique de Mallet-Stevens et l'aventure de Charles de Noailles avec ce média. Enfin, une lettre du vicomte, sollicité en 1977 par les auteurs, raconte le choix de l'architecte et l'élaboration du projet de la villa.
Gérard Monnier, universitaire et historien de l'architecture moderne et contemporaine, commence à travailler sur la villa et guide les recherches de deux étudiantes en architecture de l'université de Marseille-Luminy : Cécile Briolle et Agnès Fuzibet. Il publie un premier article (39) sur la villa dans lequel il analyse la technique constructive : " la modernité de la forme architecturale et de l'équipement coexiste avec des techniques de construction où dominent matériaux et mise en oeuvre traditionnels ". Fausse moderne, la villa cache sous une apparence fonctionnaliste ce qui apparaît souvent comme un bricolage approximatif : " dans l'architecture intérieure, la recherche des formes n'a pas moins d'autorité sur les dispositifs constructifs ; l'habillage du plafond du hall a une structure aberrante de carreaux de terre cuite agrafés à des tasseaux, eux-mêmes suspendus en partie... aux canalisations de chauffage, entre plafond et plancher ".
Gérard Monnier est le premier à se lancer dans le débat de la restauration et de la réutilisation. Il liste sommairement les travaux qui permettraient une remise en état de l'édifice sans faire abstraction des difficultés. Outre le " problème de la restitution du mobilier ", il relève que " la perspective d'une conservation à l'identique pour l'ensemble des constructions de la villa ne semble pas réaliste. Une grande partie de l'édifice ne présente pas d'intérêt architectural : c'est le cas des parties résidentielles construites à l'ouest et au nord-ouest du bâtiment primitif et de la piscine, et restaurer ces parties n'aurait pas de signification évidente du point de vue historique ou artistique. " Il critique l'arrêté d'inscription car " la protection qu'il offre est matériellement trop étendue d'une part, et gravement incomplète d'autre part, puisqu'il ne protège pas du tout l'architecture intérieure du grand salon et son vitrage, éléments d'un intérêt architectural de premier ordre ". Il propose en conséquence " une décision de classement du bâtiment primitif (élévations et toitures), du grand salon dans sa totalité, de la piscine (élévations et toitures) et des espaces annexes et des terrasses qui relient ces différentes parties ". L'idée consiste donc à choisir méticuleusement les parties significatives, à échantillonner précisément les éléments architecturaux à sauvegarder et à restituer. Enfin il évoque la nécessité d'une " politique de réutilisation de l'édifice, aux fins de mettre en rapport, notamment pour la ville d'Hyères, le coût de la protection et l'usage social de cet élément du patrimoine communal ". Ses étudiantes élaborent justement les premières hypothèses sur ce sujet. Gérard Monnier va poursuivre ses recherches, notamment lors d'entretiens avec Charles de Noailles en 1982.
 
1.6. Les manifestations de 1982
À la fin de son mandat, Gaston Biancotto développe un ambitieux projet d'habitat social (40). Pour le promouvoir, il imagine un programme de cinq jours de rencontres et de débats accompagnés d'un concours de jeunes architectes. Les journées Habitat et Démocratie qui ont lieu du 7 au 12 juin 1982 ont un écho national (41). " Beaucoup d'architectes importants sont venus, on a vu Portzamparc ou Castro, de grands architectes parisiens... Cela a été important, pour les architectes en tous les cas (42). " À cette occasion, le public peut accéder pour la première fois à la Villa Noailles et, pendant un mois, visiter une exposition consacrée à Mallet-Stevens. Conçue par Cécile Briolle et Agnès Fuzibet, désormais diplômées de l'université Marseille-Luminy, " cette exposition qui a rassemblé le plus grand nombre de documents originaux, meubles et objets dessinés par l'architecte, a reçu l'aide du ministère de la Culture, de l'Institut français d'architecture, de la Région et du Centre de création industrielle. L'édifice a ainsi pu bénéficier d'une renommée jusqu'ici inexistante : France Culture lui consacre une émission en juin 1982, des articles passent dans la presse ; début janvier 1983, Le Monde publie une page sur le bâtiment et la nécessité d'une réutilisation (43). " L'exposition présente aussi une réflexion sur la réutilisation de la Villa Noailles qui sera la base de travail de l'association Château du Dé.
À la suite de cette première ouverture, l'anthropologue Alain Nicolas, aujourd'hui conservateur en chef du patrimoine du musée d'Art africain et océanien de la Vieille Charité de Marseille, propose au maire de travailler à un projet de réutilisation de la villa fondé sur le dessin d'enfant. Le " CIRCE " - Centre international de rencontre et de création de l'enfance - devait accueillir des enfants du monde entier et leur faire rencontrer les petits hyérois au cours de toutes sortes d'activités. Derrière cette image de colonie de vacances, un travail de recherche et de réflexion donne la véritable dimension intellectuelle du projet : " Le dessin d'enfant est une mine de renseignements sur les cultures, les conceptions et peut illustrer des thèmes différents. L'idée était de constituer au fur et à mesure une collection. On m'a souvent dit, par la suite, que mon projet était très novateur. M. Biancotto était enthousiaste et nous y avons travaillé plusieurs mois mais il n'a pas été réélu. Le CIRCE n'a jamais été réalisé, ni à Hyères ni ailleurs (44). "
 
1.7. Le Festival d'Hyères
Le Festival de cinéma fut pour la ville d'Hyères la première occasion d'obtenir une reconnaissance nationale et internationale au travers d'un événement culturel ambitieux. Cette réussite, longtemps moteur de la politique culturelle de la ville, n'est pas directement reliée aux activités actuelles de la Villa Noailles mais présente quelques similitudes.
Né en 1965 sous l'impulsion de Maurice Périsset, animateur du ciné-club d'Hyères, le festival fait scandale en 1971, devant la municipalité Bénard fraîchement élue (45) : Marcel Mazé, directeur de la programmation, propose aux festivaliers des oeuvres de Dziga Vertov (pseudonyme de Godard et Gorin) et des films américains " underground ". Le festival s'exile à Toulon puis revient à Hyères en 1977.
Après Godard (plusieurs scènes de Pierrot le fou (1965) sont filmées à Hyères et sur l'île de Porquerolles), Varda ou Truffaut tournent dans cette ville. La sélection " Cinéma différent " qui consacre la réputation du festival, accueille des cinéastes aussi divers que Philippe Garel, Marguerite Duras, Jean Eustache, Paul Sharits, Téo Hernandez ou Hans-Jürgen Syberberg. Véritable " plaque tournante du cinéma expérimental ", Hyères était envahie chaque septembre par des " hordes de chevelus parisiens épluchant des oeufs durs dans les salons des hôtels de la ville ". On se pressait autour des célébrités (" Duras se plaint, ravie qu'on tambourine à sa porte en pleine nuit ou qu'on la guette aux aurores dans le hall de son hôtel ") ou dans les différentes sélections à la recherche de révélations comme le premier court-métrage de Léos Carax (46). L'arrivée de la municipalité Ritondale allait priver les organisateurs de toute subvention et mettre fin au festival.
 
Chapitre 2. De la propriété privée à l'entrée dans le domaine public : comparaison
Le statut de patrimoine, avec ce qu'il implique de collectif, d'universel et d'éternel, tend à nier l'appartenance de l'édifice à un propriétaire réel, ou à la tenir pour négligeable. Pourtant, chaque propriétaire détermine une part plus ou moins grande de l'identité du bâtiment, de sa configuration et, par conséquent, de sa perception, de sa valorisation et de son utilisation. Ce chapitre fait le point sur les différents types de propriétaires privés et publics (particuliers, sociétés, fondations, collectivités, etc.) et les valorisations qu'ils sont susceptibles de mettre en oeuvre.
 
2.1. Les collectionneurs de l'architecture du XXe siècle
Lorsqu'elles cessent d'appartenir aux propriétaires d'origine ou à leurs descendants, les créations d'architectes célèbres peuvent devenir objet de spéculations, comprises comme des oeuvres d'art que l'on collectionne ou que l'on vend aux enchères. Malgré un grand nombre de contraintes, le fait qu'elles représentent une part d'un patrimoine collectif et un élément de l'histoire de l'art ne peut qu'accroître leur valeur.
Le label commercial de " maison d'architecte " désigne aussi bien une création ancienne que contemporaine. Souvent luxueuse, la " maison d'architecte " est un objet de prestige. On ne compte plus le nombre de publications consacrées à la célébration de ce type d'habitat, lié à un mode de vie élitiste. Le projet lancé par l'homme d'affaires Sidney Nata - mais stoppé par sa faillite en 1992 - représente le paroxysme de cette conception (47). En effet, au début des années quatre-vingt-dix, Nata rachète à la comédienne Elvire Popesco le château que Mallet-Stevens avait dessiné pour Paul Poiret à Mézy-sur-Seine. Il réunit 17 architectes connus internationalement et il leur demande de construire 17 villas dans le parc de la propriété, dont les droits de reproduction à deux exemplaires auraient ensuite été mis aux enchères. Mallet-Stevens aurait servi de figure tutélaire à cette opération, mélange douteux de " village expos " de zone industrielle et de spéculation sur le prestige des architectes. D'une certaine façon, la valeur patrimoniale du château de Mézy-sur-Seine aurait servi de caution à la création d'un parc d'attractions architecturales.
Certaines maisons exceptionnelles sont sauvées de façon plus désintéressée par des collectionneurs privés tel le producteur de films hollywoodien Joël Silver, qui remeuble et restaure avec passion la Storer House (1924) de Frank Lloyd Wright à Los Angeles - aperçue dans le film Blade runner de Ridley Scott - ou encore la plantation Auldbrass (1939) du même architecte en Caroline du Sud (48).
La récente mise en vente de deux propriétés du promoteur Lord Palumbo donne un ordre de grandeur des prix atteints par les " maison d'architecte " (49). Les maisons Jaoul (1954, 540 m2) de Le Corbusier ne vaudraient pas moins de 25 millions de francs. Pour la Farnworth House (1951) de Mies Van Der Rohe, située à Plano dans l'Illinois, les estimations oscillent entre 20 et 30 millions de francs. L'État d'Illinois pourrait d'ailleurs prochainement se porter acquéreur de la construction (déjà ouverte au public) et augmenter ainsi sa collection de joyaux modernistes. Quant à Lord Palumbo, il conserve la Hagan House, construite par Wright, en Pennsylvanie.
 
2.2. Les sociétés et les fondations
Dans le cas des habitations reconnues comme patrimoine et qui appartiennent à une société, une association ou une fondation, couramment les propriétaires cherchent à lier leur identité à celle des édifices. Mais ce phénomène de valorisation réciproque se limite souvent au stade de la mesure conservatoire et, au mieux, permet l'ouverture au public.
Ainsi, les unités d'habitations de Le Corbusier de Nantes et de Marseille ont conservé, à l'initiative des associations de copropriétaires des appartements témoins et surtout leurs équipements d'époques.
La Maison Sayer (1975) construite par Marcel Breuer ou la Maison Tempe a Pailla (1932) d'Eileen Gray à Menton, toutes deux inscrites à l'Inventaire supplémentaires des Monuments historiques, appartiennent à des sociétés qui veillent à leurs soins. Elles peuvent représenter une sorte d'investissement foncier et culturel à la fois, tout en servant de locaux de prestige.
Certains, comme Françoise Choay citant le cas de l'Hôtel Van Eetveld d'Horta, siège social d'une compagnie, considèrent que le rachat d'un patrimoine par une société peut être un moyen de préserver intelligemment des édifices fragiles (50). Le public peut la découvrir lors de l'équivalent belge de nos Journées du Patrimoine.
Les fondations héritent assez souvent de la maison de leur fondateur, ce qui présente l'avantage de régler le problème des locaux mis à leur disposition. À Lyon, par exemple, la villa Berliet abrite la fondation Marius Berliet spécialisée dans la sauvegarde, l'archivage et la valorisation du patrimoine automobile régional. Le but n'est pas exactement de protéger l'architecture pour elle-même : elle sert d'enveloppe à un autre patrimoine. En s'installant dans ce genre de locaux, des fondations peuvent rechercher un certain prestige et/ou une cohérence avec l'image qu'elles souhaitent donner.
Les villas La Roche et Jeanneret, à Paris, classées en 1965 - trois mois après la mort de leur architecte à Cap Martin -, sont devenues propriétés de la Fondation Le Corbusier en 1968. La Villa La Roche, ouverte aux visiteurs, présente dans la galerie de peintures un ensemble de toiles de l'architecte et quelques meubles réédités. La Villa Jeanneret accueille les bureaux et les archives de la fondation. La vocation de celle-ci est de protéger et de veiller au respect et à l'intégrité de l'oeuvre de l'architecte, sans avoir l'obligation de collectionner ou d'investir les créations du maître. Aussi elle n'hésita pas à vendre le cabanon de Cap Martin au Conservatoire du Littoral avec la seule garantie d'un maintien " en bon état (51) ".
On rencontre également des fondations dont la mission est précisément la sauvegarde d'un édifice. C'est le cas par exemple pour la villa que l'écrivain Malaparte fit construire peu avant la Seconde guerre mondiale sur un rocher dominant la baie de Naples. En l'occurrence, l'objet premier de la fondation était fort différent : " Malaparte ne voulut pas que sa maison risquât d'être souillée " par des napperons en dentelle sous les bibelots ". Il en dépouilla ses héritiers pour la léguer aux artistes chinois. Le mal qui devait l'emporter s'était déclaré en Chine, dans cette partie du monde dont beaucoup attendaient alors une rédemption. La famille attaqua le testament. Il y eut chicane, de tribunaux en ministère. La Chine de Mao n'était pas reconnue par le gouvernement italien. On fit valoir que la Chine, qui du reste se désintéressait totalement de la question, ne pouvait obtenir une base sur la baie de Naples, où croise la flotte de l'Otan. Après des années de procédures, pendant lesquelles la maison resta fermée, abandonnée aux pillards et aux assauts de la mer et du vent, les héritiers obtinrent gain de cause. Ils créèrent une fondation, qui ne fit à peu près rien (52). " Cet échec est à mettre en rapport avec le manque de projet et l'insuffisance d'un programme de pure conservation. Outre le vu de l'écrivain qui ne fut pas respecté, la réutilisation n'était même pas envisagée, jusqu'à ce " qu'un neveu de Malaparte prenne l'initiative d'une association dans le but de la faire revivre. Il s'est associé à une puissante firme de meubles milanaise, qui l'utilise aujourd'huicomme prétexte culturel à ses activités de promotion. Au moins est-elle entretenue et dépouillée de napperons (53). "
 
2.3. L'entrée dans le domaine public
L'entrée d'une oeuvre architecturale à usage d'habitation dans le domaine public, par don ou rachat, est une problématique qui rejoint celle de la sauvegarde des monuments du XXe, déjà évoquée. Pourquoi et comment une municipalité, une communauté urbaine, une région ou encore un état peuvent-ils devenir " collectionneur " de ce patrimoine architectural ? Quelles peuvent être la compréhension et la valorisation du message transmis par l'édifice ? Et quel profit peut en tirer notre société ?
Le don est assez rare mais est une forme importante de transmission symbolique. C'est ainsi que Nelly van Doesburg-van Moorsel, veuve du peintre néoplasticien du même nom, a cédé à l'État néerlandais la maison-atelier de Meudon construite par l'artiste en 1931. Le lieu est loué à des artistes de passage à Paris, ce qui perpétue la présence de l'art des Pays-Bas dans la capitale française.
Cependant, l'entrée dans le domaine public par rachat n'est pas une preuve de la volonté des pouvoirs publics de sauvegarder ou de mettre en valeur l'architecture ; cela ne signifie et ne garantit rien quant à l'utilisation future des monuments. Alors que certaines maisons privées sont ouvertes au public, des édifices appartenant à l'État ou aux collectivités territoriales peuvent servir de logements de fonction ou de locaux administratifs. Ainsi une des fameuses maisons préfabriquées de Jean Prouvé, propriété de la ville de Nancy, est actuellement habitée par l'architecte des Bâtiments de France de Meurthe-et-Moselle.
Dans le même département, la Maison Bergeret, chef-d'oeuvre de l'Art nouveau ayant conservé une partie significative de son décor (vitraux, mobilier, une salle à manger de l'ébéniste Vallin et une célèbre rampe d'escalier de Majorelle) est actuellement le siège de la présidence de l'université de Nancy I. Inscrite seulement en 1975, puis une deuxième fois en 1994, c'est moins la préservation patrimoniale que la réutilisation possible de la maison comme locaux confortables qui a commandé l'achat par l'État en 1946. Elle n'est visitable que sur demande ou lors des Journées du patrimoine. Il est cependant possible de procéder à une visite virtuelle : la DRAC-Lorraine propose sur son site Internet quelques panoramas animés accompagnés d'images d'archive et de textes.
L'inscription à l'Inventaire supplémentaire des monuments historiques ne garantie rien non plus pour les oeuvres " totales " qui comprennent un ensemble de meubles et de décoration à l'équilibre fragile. " Le vieux réflexe de la protection au titre des monuments historiques tend à privilégier la seule conservation de l'enveloppe des habitations, au détriment de leur intérieur (54). " Rares sont les cas où cet ensemble a été suffisamment préservé, comme la Villa Kérylos, " folie " néo-grecque sur la commune de Beaulieu-sur-Mer. La construction peut alors facilement devenir son propre musée offert à la béatitude des visiteurs.
Les quatre exemples que nous allons développer ici montrent comment la puissance publique peut être conduite à s'approprier des témoins prestigieux de l'histoire architecturale. Leur histoire éclaire celle de la villa d'Hyères et permet de mieux comprendre le contexte de son entrée dans le domaine public.
 
2.3.1. La Villa Savoye : une intervention ministérielle
En 1958-1959, la ville de Poissy, qui est propriétaire et qui utilise la villa comme maison des jeunes, envisage de construire un lycée à son emplacement. Une vive émotion se fait entendre de l'étranger, des États-Unis notamment, mais André Chastel est alors une des rares voix en France à s'élever pour sauver l'édifice (55). Le Corbusier lui-même reste très discret, bien qu'il songe un moment à installer sa fondation dans la villa.
Pour André Malraux, l'affaire prend une tournure presque personnelle. Il comprend que la crédibilité de son jeune ministère de la Culture est en jeu et qu'il ne peut cependant faire passer le dossier devant une commission des Monuments historiques hostile : il fait racheter la villa par l'État. Un décret de 1964 suffit à la faire rentrer dans le corpus des Édifices et palais nationaux en la classant " bâtiment civil de l'État ". La manoeuvre est subtile mais ne débouche sur aucun projet ambitieux. Le classement de la villa intervient en 1965, voté à une très courte majorité après que les architectes des Bâtiments de France aient jugé la villa " intéressante (56) ".
La Villa Savoye est restaurée par une longue liste d'intervenants qui lui rendent ses dispositions et couleurs d'origine. Remeublée sommairement par un mobilier réédité et un lustre reconstitué, elle est aujourd'hui visitable. L'ensemble paraît malgré tout un peu vide. Les modifications de l'environnement, notamment la proximité d'un imposant groupe scolaire, altèrent un peu l'impression d'une architecture "posée" sur la clairière.
Aujourd'hui, la Villa Savoye semble prisonnière de son statut d'icône de la modernité. Pourrait-on envisager une autre activité dans ce bâtiment et son parc, un projet ambitieux à la mesure de son importance patrimoniale ?
 
2.3.2. Cap-Martin : la Villa E 1027 et le Cabanon Le Corbusier
Construite en 1926-1927 pour Jean Badovici par Eileen Gray, designer et architecte d'origine irlandaise (57), la Villa E 1027 est inscrite au cours de la même campagne que la Villa Noailles et avec une même méconnaissance de son histoire. " Jusqu'aux années 1980, les auteurs attribuaient généralement la maison à Badovici, ne mentionnant même pas toujours la contribution d'Eileen Gray ou la limitant au mobilier (58). " Celle-ci décédera quasiment un an jour pour jour après l'inscription de son oeuvre, à l'âge de 97 ans.
Ce " refuge " au bord de la mer fut conçu dans l'esprit de la " fonctionnalité pure " de Le Corbusier. Celui-ci, ami du couple Badovici-Gray, séjourne plusieurs fois dans la maison au cours des années trente, et s'autorise à décorer la création d'Eileen Gray de huit fresques, ce qu'elle ressent comme un viol. Au lendemain de la guerre, Le Corbusier sympathise avec Thomas Rebutato, propriétaire d'une guinguette sur le terrain attenant à celui d'E 1027. L'architecte dessine pour lui cinq unités de camping avant de construire son propre Cabanon, inscrit en 1994, dans le prolongement de la guinguette (59).
En 1957, après la mort de Jean Badovici, Le Corbusier permet la sauvegarde de la maison en la faisant acheter par une certaine Mme Schelbert. Lorsque celle-ci veut se débarrasser du mobilier Gray, c'est encore Le Corbusier qui l'arrête et lui fait promettre de le garder précieusement (60). Mme Schelbert vend officiellement E-1027 à son médecin personnel, M. Peter Kaegi, et en garde la jouissance jusqu'à son décès, en 1982. Celui-ci met le mobilier aux enchères (un certain nombre de meubles et d'objets sont achetés par le Centre Georges Pompidou, le MoMA de New York ainsi que le Victoria & Albert Museum). À part une lettre de Thomas Rebutato en 1987 la mobilisation pour la sauvegarde d'E 1027 est encore faible.
Le Conservatoire du Littoral, propriétaire du terrain Le Corbusier depuis 1979, et la municipalité de Roquebrune (associée au Conservatoire en 1982 pour devenir gestionnaire du Cabanon puis en assurer les visites) se sentent impliqués dans le sauvetage de ce patrimoine. En 1994, après une tentative de la mairie pour faire déclarer la villa en péril, des pourparlers sont engagés avec le propriétaire. L'assassinat de M. Kaegi en 1996 suspend le processus de classement. En attendant le règlement de la succession, la maison est squattérisée et victime d'actes de vandalisme.
Un architecte irlandais installé à Paris, Patrick Mellet, tente alors d'intéresser Dublin au sort de la villa de sa compatriote, sans succès (61). Un autre architecte, Renaud Barrès, a fait de la villa d'Eileen Gray et de la spécificité de la restauration du patrimoine moderne le sujet de son diplôme. L'État français prend en 1998 une option lui permettant de se porter acquéreur.La CO.RE.P.H.A.E. reprend le dossier mais les avis sont pessimistes : " Il me parait possible de sauver le corps, mais l'esprit... (62) " déclare l'architecte chargé de l'ausculter. Sous l'impulsion de Jean-Louis Dedieu, adjoint à la culture, la commune de Roquebrune crée en mai 1999 un poste lié à la sauvegarde d'E 1027 pour Renaud Barrès. Il fournit inventaire, photographies et courriers détaillés à la DRAC. En juillet 1999, François Barré, directeur du Patrimoine et de l'architecture signe le placement en instance de classement. Jean Marx, en charge du dossier pour la DRAC, parle des projets de réutilisation de Renaud Barrès à la CO.RE.P.H.A.E .
L'instance de classement permet de faire pression sur les héritiers Kaegi. Ceux-ci, ignorant l'actif et le passif des affaires dudéfunt, n'ont pas encore accepté l'héritage. Ils apprennent finalement que le classement implique des travaux pour moitié à leur charge et se décident à vendre pour 2 300 000 F. La commune et le Conservatoire se portent alors acquéreurs mais ne peuvent acheter plus cher que l'évaluation des Domaines, qui se monte à 1 800 000 F. Ils demandent alors à la fondation Le Corbusier (dont Thomas Rebutato est le président) d'estimer les peintures murales à 500 000 F. Le 25 octobre 1999, le Conservatoire, ayant passé un accord avec la municipalité de Roquebrune qui donne 1 800 000 F, rachète la parcelle d'E 1027.
Le Conservatoire, officiellement propriétaire, n'a pas vocation à posséder du patrimoine immobilier. En fait, le partage du financement implique la rétrocession à la municipalité de tous les droits du propriétaire pour trente ans renouvelables. L'arrêté de classement est signé le 27 mars 2000.
En outre, sous réserve d'usufruit, la famille Rebutato a décidé de léguer la guinguette L'étoile de mer, les unités de Camping et le terrain (qui comprend la tombe de Le Corbusier, petit monument rappelant les créations du maître) aux mêmes partenaires. Ainsi, le site de Cap Martin entrera un jour entièrement dans le domaine public.
Mais comment définir ce patrimoine disparate ? Au contraire de la Villa Savoye statufiée dans sa valeur esthétique et architecturale, E 1027 n'est pas très spectaculaire et le cabanon est difficilement identifiable comme l'oeuvre du plus célèbre architecte du XXe siècle. E 1027 modifie l'image que l'on se fait d'une " maison d'architecte " ou de la modernité en général, tant la perte des meubles et les fresques de Le Corbusier en compliquent la lecture. L'architecte Renaud Barrès travaille aujourd'hui avec la municipalité de Roquebrune pour la restaurer et y établir un projet.
 
2.3.3. Le miracle de la Maison Dana-Thomas de Frank Lloyd Wright
Parmi les premières réalisations de l'architecte, la Maison Dana-Thomas est celle qui reflète le plus justement la conception des maisons de la Prairie et dont la mise en oeuvre fut la plus accomplie. Habituellement très critique envers lui-même, Wright en fut presque fier.
Mike Jackson, architecte responsable de la division de la conservation à l'Illinois Historic Preservation Agency, rappelle que " la popularité ne peut justifier à elle seule une intervention publique (63) ". Le rachat en 1981 de la Maison Dana-Thomas à Springfield par l'État d'Illinois n'aurait pas été possible sans la participation exceptionnelle de M. Thomas, directeur de la Thomas Publishing Company, propriétaire de la maison depuis 40 ans.
M. Thomas avait été très sensible à la conservation du mobilier. Pendant des années, il avait jalousement gardé son secret - par discrétion et par peur des vols - empêchant les amateurs d'architecture de visiter les lieux. Finalement, il a souhaité vendre la maison à l'État pour 1 000 000 $ et a cédé le mobilier par dation. Son nom est désormais accolé à celui de Mme Dana, la commanditaire originelle.
Jackson souligne la rareté de ce phénomène aux États-Unis, où les objets d'art de l'architecte ont atteint des cotes impressionnantes. L'État d'Illinois a ainsi acquis une lampe de table de la même époque pour compléter le décor de la maison : cet accessoire a coûté 700 000 $. On mesure ainsi l'étendue du désintéressement M. Thomas et la portée de son geste.
Les États-Unis n'ont aucune loi pour empêcher la dispersion d'ensemble ; l'inscription au National Register of Historic Places est uniquement indicative, c'est un recensement qui ne fixe ni contrainte, ni limite aux droits des propriétaires. Seuls les gouvernements locaux ont un léger pouvoir (ne pas accorder de permis de démolir). Les associations doivent se contenter d'alerter l'opinion publique. Thomas aurait très bien pu vendre en toute légalité la centaine de meubles, les 300 vitraux et les 160 appliques de sa propriété.
En l'occurrence, il n'y a ici aucune réutilisation ni création muséale mais une simple ouverture au public. Vide, la maison n'aurait probablement pas intéressé la puissance publique. Pleine, elle témoigne d'une époque, d'une histoire. Un intérêt historique qui n'était pas évident pour les habitants de Springfield qui connaissent surtout l'exemple de la maison d'Abraham Lincoln. Le rachat de cette maison est surtout un geste patrimonial de type mémorial, proche du modèle des maisons de grands hommes d'état : Wright est extrêmement célèbre et populaire en Amérique et, par conséquent, la maison Dana-Thomas pu bénéficier de la légitimité nécessaire pour devenir un monument national.
 
2.3.4. Le martyre de la Villa Cavrois
" En 1987, quelques mois après la mort de la veuve de l'industriel Cavrois, la villa était encore entièrement meublée et en bon état. Aujourd'hui, en dépit des efforts de l'association de sauvegarde de la villa, le bâtiment est en ruine (64). "
Parmi les désastres patrimoniaux, celui de la Villa Cavrois est un des plus récents et des plus médiatisés. Les photographies des intérieurs parues en 1986 dans le magazine L'il montre l'étendue de la perte (65). L'immense " paquebot " de Croix a coulé sous les yeux de ses admirateurs impuissants alors qu'il était reconnu depuis longtemps comme " chef d'oeuvre de la modernité " et aboutissement de la carrière de Mallet-Stevens. Il présente aujourd'hui l'aspect pitoyable de la Villa Noailles au début des années quatre-vingt. D'une superficie très importante (2 500 m2), la Villa Cavroix garde une grande partie de son parc et présente donc un fort potentiel pour sa réutilisation.
Actuellement, elle n'est pas encore définitivement entrée dans le domaine public. Depuis toutes ces années, les mesures désespérées se sont enchaînées : inscription en 1987, classement en force de la DRAC le 12 décembre 1990, travaux de mises hors eaux et innombrables déclarations de bonnes intentions (66). Pourquoi n'a t-on pas racheté la Villa Cavrois en 1986-1987 comme le préconisait déjà le rapport de la Mission patrimoniale de l'an 2000 ? (67)
" Au moment de la vente, il ne semblait pas anormal que la Communauté urbaine de Lille (69 communes) se porte acquéreur de ce monument du XXe siècle - la commune de Croix dont il dépend ne pouvant seule supporter de telles dépenses. Le Musée de Villeneuve-d'Ascq songeait à en faire une annexe. Mais Pierre Mauroy, maire de Lille, et Arthur Notebart, président de la Communauté urbaine, tous deux socialistes, sont absorbés par la querelle qui naît autour du projet Euralille. Ils laissent passer l'occasion (68). "
Les héritiers ont finalement vendu leur bien à la société immobilière Kennedy-Roussel qui a l'intention de lotir le terrain. Débouté par l'administration, le promoteur s'est retrouvé bloqué par le classement qu'il dénonce comme la cause même du vandalisme. Il n'a lui même jamais investi pour la mise en sécurité du bâtiment qui fut dévasté.
Les changements politiques et les refus d'assumer un tel dossier ont également contribué à prolonger cette situation. Ainsi Bernard Dérosier, président du Conseil général du Nord, déclare en 1991 : " J'ai vu le président de la Communauté urbaine de Lille : ou c'est lui, ou c'est nous (69). " Mais l'alternance politique frappe et le nouveau président du Conseil général, Jacques Donnay, a au moins l'avantage de la clarté : " Le conseil général n'est plus intéressé par l'acquisition de la villa Cavrois (70). "
En 1995-1996, les ministres de la Culture, Jacques Toubon puis Philippe Douste-Blazy, envisagent des travaux d'office, voire une expropriation au profit d'une collectivité locale. " Quatre mois ont passé. La villa Cavrois continue de tomber en ruines. Est-il donc si difficile de mettre en oeuvre les procédures prévues par la loi de 1913 ? (71) " Le 6 mars 1997, le propriétaire est mis en demeure de " réaliser les travaux indispensables à la sauvegarde du monument national ", avant que le tribunal administratif annule cet arrêté " estimant qu'il n'était pas suffisamment motivé (72) ". " Ni la municipalité de Croix, ni celle de Lille, ni le ministère de la Culture ne se décidaient cependant à faire jouer les droits de préemption malgré les interpellations incessantes d'une association de protection très active (73) ".
Pourtant " les idées n'ont pas manqué, Fonds régional d'art contemporain, siège de la Fondation du patrimoine, résidences d'artistes, etc. (74) " Déjà, en 1990, Francis Ampes, directeur de l'Agence de développement et d'urbanisme, estimait que l'installation de son organisme dans les fameux murs de briques jaunes pouvait contribuer à les sauver (75). Il soulignait l'importance pour les Lillois de ce " seul monument de la métropole connu dans le monde entier ". Effectivement, outre-manche et outre-atlantique des articles paraissent sur le sujet (76).
En 1999, le sénateur Renar, interpellant Mme Trautman, ministre de la Culture, donne un bon exemple de l'évolution du discours de la classe politique et de la prise de conscience de ses erreurs. " Si l'association de sauvegarde de la Villa Cavrois et de nombreux architectes du monde entier mènent un travail remarquable qui a déjà permis certaines avancées, une intervention de la puissance publique est nécessaire et indispensable pour permettre de sauvegarder un monument essentiel de l'architecture de notre siècle, dans une région qui est soucieuse de protéger les traces de son histoire (77). " Au-delà de la simple sauvegarde d'un patrimoine, " geste " abstrait qui sonne comme une obligation envers le passé, il faut rattacher l'héritage culturel à la nécessité humaine d'améliorer le présent. Le patrimoine du XXe siècle et sa réutilisation semblent devenir, toujours selon M. Rénar, un enjeu politique au sens plein du terme : " Les propositions avancées par l'association de sauvegarde, à savoir à des fins culturelles, permettraient de doter notre région et notre pays d'un équipement culturel conforme à ce qu'il convient de faire en matière de sauvegarde patrimoniale. Il s'agit non pas de " sanctuariser " le site mais, à l'inverse, d'ouvrir un lieu où s'expriment la créativité et la richesse culturelle de notre époque, ce que vous avez appelé, madame la ministre, l'appropriation citoyenne ".
Pierre Mauroy estime quant à lui qu'il serait " paradoxal de préparer Lille 2004, c'est à dire Lille Métropole, sans apporter de solution à la lente agonie de ce patrimoine remarquable. Je crois que cela se retournerait contre nous (78). " Le président de la communauté urbaine déclarait également qu'il envisageait d'en faire " une vitrine de la métropole à vocation plus économique que culturelle (79). "
Comme l'écrit un journaliste, plus le temps passe et plus la facture s'alourdit : le coût des travaux s'élève désormais à 30 millions. La communauté urbaine doit renoncer à s'offrir le fleuron de son patrimoine pour ce siècle. En effet, le secrétaire d'État au Patrimoine, Michel Duffour, a annoncé à l'occasion des Journées du Patrimoine 2000, consacrées à l'architecture du XXe siècle, que l'État se porte acquéreur de la Villa Cavrois. L'affaire est en cours (80)
 
Chronique 1983-1989 : la mobilisation
Durant cette période, les études dans les archives et sur le terrain vont se poursuivre, notamment grâce à l'Association Château du Dé. Celle-ci, créée en réaction au vol du vitrail du plafond du salon rose en 1983, regroupe, autour des architectes Jacques Repiquet, Claude Marro et Cécile Briolle, et de Eric Hild, conservateur du Musée de l'Annonciade de Saint-Tropez, ceux qui s'attachent à protéger et à faire renaître la villa.
À la suite de leur action, le ministère prend contact avec la municipalité, et Léopold Ritondale, député-maire d'Hyères, qui aime à raconter qu'il a toujours été attaché à la Villa Noailles car son père y fut jardinier, charge son adjoint aux affaires culturelles, Alain Cointat, d'instruire un dossier de restauration. À partir de 1985, la villa prend place parmi les grands chantiers de rénovation du patrimoine : casino, vieille ville, etc.
L'état de la villa inquiète la DRAC, qui procède à un état des lieux. Il faut estimer le montant des travaux et surtout penser à une utilisation future. L'architecte Jacques Repiquet et ses collaborateurs travaillent sur ce second problème et s'attachent à trouver une crédibilité institutionnelle à leurs réflexions. D'autre part, des acteurs nouveaux, comme François Mathey, conservateur du Musée des arts décoratifs de Paris, se présentent, chargés d'appuyer ces efforts. Ils proposent un projet de centre de design, hypothèse sérieuse mais sans suite.
Les manques manifestes de l'arrêté de 1975 sont comblés par une extension de la protection tandis que les premières accusations d'abandon et de " non-assistance à monument en danger " se manifestent dans la presse. Devenue médiatique, la restauration urgente de la villa est un dossier suivi avec attention au ministère de la Culture, à la DRAC et à la mairie. La régularité du travail va se révéler payante puisque les travaux vont enfin débuter sous la conduite de l'agence Briolle-Marro-Repiquet.
Par ailleurs, le programme culturel trouve de nouvelles orientations. En 1986, sous l'impulsion de Jean-Pierre Blanc, employé municipal, une modeste mouture de ce qui deviendra le Festival international des arts de la mode d'Hyères - le " salon des jeunes créateurs " - est créée. Un festival de jazz se déroule chaque été dans la pinède de l'hippodrome et il est question d'établir à Hyères un centre départemental pour les musiques actuelles...
 
Chapitre 3. Le sauvetage de la Villa
 
3.1. L'élaboration du projet de restauration
Dans un courrier destiné à servir de base de travail à M. Ferraud, inspecteur des Monuments historiques, M. Prevost-Marcilhacy, inspecteur général des Monuments historiques, évoque la constitution d'un dossier de classement pour la villa (81). Il rappelle les circonstances de l'inscription et joint quelques documents : une brochure photocopiée de l'association Château du Dé, un article alarmant (82) et un communiqué de presse : " Longtemps cantonnée aux périodes traditionnelles, la protection du Patrimoine architecturale s'ouvre délibérément à l'architecture moderne et contemporaine (83) ". M. Prevost-Marcilhacy rappelle également que le château de Poiret construit par Mallet-Stevens à Mézy-sur-Seine vient d'être inscrit (décembre 1984). Celui-ci avait été modifié ultérieurement tandis que la Villa Noailles a conservé ses dispositions intérieures.
À Hyères, une importante réunion a lieu au début du mois de février malgré l'absence de Mme Baldassari, chargée de mission au ministère de la Culture, empêchée pour cause de mauvais temps (84). Les responsables de la culture d'Hyères, Cécile Briolle, M. Farner, architecte des Bâtiments de France et M. Dinkel conservateur régional des Monuments historiquesse rencontrent pour aborder le thème des priorités patrimoniales hyéroises (comme la collégiale Saint-Paul ou la Tour des Templiers). La Villa Noailles tient cependant la vedette. " Pour fixer les choses, il a été ainsi décidé de dessiner le profil d'un accord de financement entre le ministère et la ville. " Soumis au Conseil municipal, cet accord de principe entraîne la demande d'une étude permettant de chiffrer plus exactement le montant des travaux (85) et le maire saisit la direction du Patrimoine afin d'engager le processus de financement de la restauration (86).
M. Charpillon, sous-directeur des Monuments Historiques et Palais nationaux, reste prudent face aux propositions de l'association Château du Dé et recommande lui aussi une étude de faisabilité des hypothèses et un examen par un architecte des Bâtiments de France (87). De son côté, M. Prevost-Marcilhacy s'inquiète auprès du Conservateur régional des Monuments historiques et du Directeur régional des Affaires Culturelles d'une rumeur selon laquelle la mairie cherche à vendre la villa à un promoteur. Il conseille de dispenser aides et encouragements aux services municipaux afin de les guider dans leur démarche (88).
L'étude, confiée par convention au cabinet d'architecte Briolle-Marro-Repiquet est prête pour l'été (89). Le projet de réutilisation, un centre consacré au design, à l'architecture, à l'urbanisme et au paysagisme, fait suite aux réflexions entamées par Cécile Briolle et Agnès Fuzibet. Il joue beaucoup sur les rapports d'homologie, par " respect " du lieu. Il est ainsi prévu que les chambres reprennent leur ancienne fonction et accueillent une trentaine de pensionnaires (90).
La restauration doit s'effectuer selon le principe de la qualité du bâti, comme en écho à la hiérarchisation préconisée par M. Monnier. Les espaces de maîtres, le bâtiment initial, la petite villa et les ensembles sportifs doivent faire l'objet " d'une restauration fidèle, " à l'identique ", jusqu'à dissimuler les aménagements nécessaires au nouvel usage ". Ces aménagements seront légers et démontables. D'une facture inférieure, les espaces de services dans le pavillon, le nord de la petite villa, les garages et le bâtiment des communs peuvent être entièrement restructurés. D'autres nécessités sont prises en considération : " le développement nécessaire de l'accessibilité au public en constitue la contrainte principale ". Afin de simplifier les parcours labyrinthiques et de créer certains volumes utiles supplémentaires, des rajouts sont envisagés. Mais ces dispositions ne suivent pas toutes la même règle architecturale. L'ascenseur discrètement implanté sur la façade nord des communs serait " traité dans le sens d'une relecture du travail des " modernes ", et en particulier de l'approche formelle de Mallet-Stevens ", tandis que sur la courette de la petite villa et dans la cour des communs seraient implantées " des structures légères distinctes, contrastant avec la maçonnerie massive, caractéristique de l'existant dans lequel elles s'insèrent ". Ce faisant, les architectes prolongent l'aspect physique de la villa où les blocs massifs alternent avec les verrières du squash et du salon rose.
Il semble que le ministre de la Culture, Jack Lang, ait été immédiatement d'accord pour un fort soutien financier à la restauration. Il propose à François Mathey, conservateur en chef du Musée des Arts décoratifs de Paris, de piloter la création du centre pour le compte de la Direction du Patrimoine et de la Délégation aux Arts Plastiques. Enthousiasmé, celui-ci se souvient que ce fut le directeur des Arts décoratifs qui, en 1923, recommanda Mallet-Stevens au jeune couple Noailles. M. Mathey se joint à l'équipe du Château du Dé et prend part à la réunion du 5 juillet 1985 (91) qui regroupe tous les partenaires engagés ainsi que quelques invités prestigieux comme l'architecte Bernard Huet, président d'honneur du Château du Dé ou l'acteur Claude Piéplu, président de l'Association de sauvegarde de la rue Mallet-Stevens. Outre les représentants de la délégation aux Arts plastiques, de la Direction du Patrimoine, de celle de l'Architecture et de l'IFA, on trouve également la directrice de la section française de l'ICOMOS et la directrice de l'Association des Centres Culturels de Rencontre, Mme Essig (92) .
Une autre personnalité, plus inattendue, apporte alors son soutien : le Consul général des États-Unis à Marseille, M. Edmund van Gilder (93). Impressionné tant par sa récente visite de la villa, " très connue aux États-Unis " que par les projets de réutilisations de l'association Château du Dé, il propose à la mairie de produire une " plaquette bilingue présentant la villa et les projets envisagés [...] qui permettra de sensibiliser les organismes et les médias susceptibles de s'intéresser à ce projet ". Il se dit lui-même tout à fait " disposé à adresser cette plaquette à des interlocuteurs potentiels aux États-Unis " ainsi qu'à d'autres contacts et mécènes éventuels. " J'ai le sentiment que l'établissement d'un centre international de design pourrait intéresser le secteur privé américain et que ce créneau est digne d'être exploré " affirme-t-il.
Dès la fin de l'été, Alain Cointat présente en Conseil municipal les premières conclusions et estimations des travaux qui, de façon très optimiste, ne s'élèvent qu'à 10 millions de francs environ (94). Il propose un découpage des travaux en plusieurs tranches : 6 000 000 F environ pour le clos et le couvert intégral et l'aménagement du bâtiment initial et de l'annexe. Les espaces extérieurs et notamment la reconstitution du jardin de Guévrékian feraient l'objet de la deuxième tranche. Il rappelle que le ministère propose de prendre 40 % des travaux à sa charge, c'est-à-dire le maximum de l'aide que peut octroyer l'Etat à un monument inscrit.
Le Conseil adopte à l'unanimité la proposition sous réserve d'obtenir les subventions de l'État (2 000 000 F pour la première tranche et 1 200 000 F pour la deuxième) et celles de la Région et du Département. La ville est en position d'attente, tandis que François Mathey et l'association Château du Dé affinent leurs projets.
 
3.2. Le projet Château du Dé - François Mathey
L'occupation des 1800 m2 de plancher prévoit :
- 28 chambres accueillant de trente à quarante stagiaires ou résidents avec des pièces de séjours et/ou d'études attenantes réparties dans les chambres de l'annexe, de la petite villa et du pavillon ;
- cinq salles et leurs annexes spécialisées en atelier de maquette, installation informatique, un centre de documentation et un laboratoire qui sont disséminés entre la courette de la petite villa, les communs et les garages ;
- une administration dans les communs ;
- un restaurant, au rez-de-chaussée des communs, prolongé par une véranda ;
- des salles de réunion dans le gymnase, le squash et la piscine (munie d'un sol démontable) avec une capacité d'accueil de cent personnes ;
- des salles d'expositions, et éventuellement de projection et de réunion, dans les salles voûtées.
- pour le bâtiment initial, il est proposé de reconstituer l'ameublement et le décor d'origine (1925) et de l'ouvrir au public. Cet ensemble est la partie " muséale " du projet mais les cinq chambres serviront aussi aux hôtes de marques ;
- le jardin cubiste de Guévrékian doit être reconstruit et ouvert au public.
François Mathey explique que la Villa Noailles est " susceptible de répondre encore positivement à des nécessités artistiques et contemporaines (95) ". Il met en avant l'utilité du nouvel outil d'enseignement. " Certes les nécessités s'inventent, mais elles n'ont de sens que si elles correspondent à des besoins latents souvent diffus, qui se concrétisent dès l'instant qu'ils sont focalisés. Il s'agit en effet de combler une lacune. Des créations relativement récentes tentent de pallier en France le retard où nous sommes à l'égard de la création industrielle et plus généralement dans tous les domaines du design impliqués par l'aménagement d'un lieu ".
Le cabinet Briolle-Marro-Repiquet réduit au maximum la transformation architecturale de la villa, ce qui est certainement louable d'un point de vue patrimonial, mais limite de fait le projet de réutilisation. Dans leur rapport, les architectes admettent que " le programme doit résoudre un paradoxe apparent entre ambition et moyens. Ici, une destination brillante en rapport avec la qualité et le passé des lieux, semble s'opposer à un relatif isolement en province que ne peut compenser l'échelle modeste du projet. Pour y parvenir, les activités qui y seront exercées devront présenter une spécificité reconnue au niveau national et international (96) ". François Mathey insiste sur la nécessité d'un réseau d'intérêt et d'amitié et affirme que celui-ci existe déjà. " Les esprits prudents seront tentés de penser qu'il s'agit là d'un pari mais on peut estimer que ce pari est gagné d'avance dès l'instant que l'État et la ville sont prêts à collaborer, que le concours des écoles est pratiquement assuré, que la coopération internationale s'est déjà manifestée aux États-Unis et au Canada, qu'enfin le Mécénat privé est prêt à se manifester, dès l'instant qu'un début de réalisation sera amorcé (97) ". Dans cette perspective, il s'attache à préciser les orientations pédagogiques, le choix des pensionnaires et des intervenants. Ces derniers pourraient être des " non-permanents de haut niveau international, susceptibles de partager leurs expériences pendant quelques mois [ou] des professionnels français susceptibles de venir régulièrement à Hyères ".
Un point reste assez flou : la reconstitution du mobilier dispersé. D'où viendraient les meubles ? Collections publiques, dons, achats ou, pire, copies ? Personne n'ayant manifesté officiellement la décision de prêter, d'acheter ou de donner des objets mobiliers à la ville d'Hyères afin de constituer un musée, toute cette partie du projet ne semble qu'un pur effet d'annonce ou, peut-être, une stratégie pour convaincre les éventuels donateurs et prêteurs.
Par contre, le projet est plus précis sur la place du public : " Il importe pour la réputation de la Villa Noailles que celle-ci apparaisse comme un lieu ouvert sur la ville, aisément accessible au grand public et qu'elle demeure un lieu réservé au travail des résidents. À défaut de clôture conventuelle, la disposition des lieux permet de séparer les deux modes de vie. La zone réservée aux résidents exige autonomie et silence ".
 
3.3. La plaquette de 1986 : " vendre " le projet
Imaginé artificiellement à partir d'une estimation de la capacité d'accueil de la villa (et avec pour objectif de ne pas la dénaturer) le projet traîne un handicap : sa dépendance aux facteurs extérieurs. En effet, à cause de la nécessité d'une reconnaissance internationale, d'une part, et d'un besoin financier, d'autre part, le Centre doit intéresser de nouveaux partenaires pour se réaliser. Pour les auteurs de l'étude, la présence de partenaires privés est absolument décisive : le rôle de l'État et des collectivités est de sauver l'édifice et d'en garantir l'ouverture au public, les industriels financent l'activité qui leur bénéficient. " [...] la réponse doit dépasser le débat entre les deux aspects : considérer le programme comme une charge publique onéreuse ou inversement, comme le risque de faire basculer une pièce du patrimoine public dans le seul domaine privé. En fait, la question à résoudre est celle de la justification, de la pérennité et du rayonnement d'un tel centre. Pour cela, le choix de sa vocation doit se porter sur la solution qui implique l'ensemble du secteur privé dans l'élaboration et le fonctionnement du futur Centre au point de devenir sa propre émanation. Il doit être un outil au service d'une collectivité d'organismes industriels privés. De l'adéquation du programme à cet étroit créneau dépendra l'autofinancement, mais aussi la dynamique de ce Centre (98). "
La plaquette (99) souhaitée par van Gilder souligne tout ce qui peut asseoir la crédibilité d'un Centre d'envergure internationale : l'attrait de la Côte d'Azur, la proximité de l'aéroport et autres infrastructures de communication. La villa, qualifiée " d'élément du patrimoine mondial ", et le jardin, " vitrine des essences méditerranéennes et de l'art paysager ", constitueront le cadre idyllique de ses échanges. Outre une double page consacrée à l'histoire de la villa, le dossier comporte aussi un feuillet qui précise ce que sera le " Centre de rencontres, d'échanges et d'animation au bord de la mer ".
Le projet se place dans une culture d'entreprise : " Les rapports actuels entre l'art et la production conduisent à reconsidérer le rôle du commanditaire. À l'époque où l'on parle d'investissement-création, c'est donc dans une perspective plus concrète que travaillera, dans un cadre de qualité, une trentaine de pensionnaires. Parallèlement, des locaux appropriés seront en mesure de recevoir des séminaires ou des colloques axés sur l'art industriel ". Les différentes parties de la villa seront utilisées " de manière autonome et rationnelle ", c'est-à-dire que différents groupes pourront s'y trouver simultanément sans se gêner.
Plus proche d'une sorte d'entreprise de conseil et de formation dans le domaine du design que d'un musée historique ou d'un organisme institutionnel qui suscite des créations comme le CCI (100), le Centre aurait ressemblé à un lieu culturel spécialisé doublé d'une école de haut niveau (comme Le Fresnoy ou la Villa Arson (101),par exemple).
 
3.4. Mallet-Stevens à l'honneur, les expositions de 1986
Plusieurs manifestations sont programmées à l'occasion du centenaire de la naissance de Mallet-Stevens. La ville d'Hyères présente un choix de documents, d'objets et de photographies ainsi que la maquette de la villa. Réalisée par l'association Château du Dé sous la houlette d'Alain Cointat et M. Gerbi, conseiller municipal délégué aux affaires culturelles, le vernissage de l'exposition La villa de Noailles eu lieu le 9 janvier 1986. Située en plein centre ville, dans la salle d'honneur du Park Hôtel, ancien hôtel victorien abritant aujourd'hui les services culturels et associatifs de la ville, elle a pour but de faire connaître aux hyérois leur patrimoine et de promouvoir la transformation du lieu en Centre de Rencontres et de Créations. À cette occasion, une plaquette est éditée : " La Villa Noailles - Hyères 1923, Robert Mallet-Stevens architecte ". Elle présente un texte d'Annie Bonnet qui égrène les noms prestigieux des artistes qui ont résidé à la villa : Gide, Cocteau, Dominguez, Ernst, Auric, Man Ray, Poulenc, Buñuel, Giacometti, etc. Elle souligne le rôle de Mallet-Stevens dans la diffusion et la création de meubles industriels, et donc la pertinence de la reconversion de la villa dans cette direction (102).
Un grand hebdomadaire national consacre une double page à l'histoire de la villa et au projet. François Mathey en profite pour marteler son message : " Les problèmes d'architecture intérieur n'ont jamais été pris en compte en France. Le design est médiocre dans notre pays, alors qu'il triomphe dans les pays anglo-saxons et scandinaves, et en Italie (103) ". Dans le même article, la légende noire, toujours plus croustillante qu'une défense pure du patrimoine, stigmatise les élus locaux : " [...] achetée un an plus tard, par la municipalité comme réserve foncière, la villa est littéralement abandonnée depuis. Par négligence, mais surtout par ignorance. L'avant-garde architecturale des années vingt n'intéresse guère les édiles qui se succèdent à la tête de la petite ville balnéaire. Inscrite pourtant à l'Inventaire supplémentaire des Monuments historiques, la villa fut même un temps menacée de déclassement et de démolition au profit d'une opération immobilière plus rentable (104). " Le vol du vitrail alimente la controverse.
L'exposition est ensuite présentée à Aix-en-Provence, au siège de la DRAC, à l'occasion de l'opération " Patrimoine du XXe siècle " du ministère de la Culture. Le projet de François Mathey est cité dans un livre où le ministère explique ses dernières réalisations ou perspectives (musées, arts plastiques, sciences, industrie, spectacle, action culturelle, musique, cinéma, livre, patrimoine) (105).
Un peu plus tard, Jacques Chirac, maire de Paris et nouveau Premier Ministre écrit dans l'avant-propos du catalogue de l'exposition Rob Mallet-Stevens, Architecture, Mobilier, Décoration qu'organise l'Office d'Action artistique de Paris : " Aux sources de l'architecture française contemporaine se dresse Mallet-Stevens, injustement tombé dans l'oubli. [...] À une époque où l'oeuvre de Mallet-Stevens reprend tout son sens, je suis particulièrement heureux que la ville de Paris lui rende le juste hommage d'une exposition (106) ". Jacques Repiquet et Cécile Briolle signent également un des textes, " La Villa Noailles, style ou liberté ", dans lequel ils évoquent l'opposition entre la quête de liberté des Noailles (sport, mécénat et mondanité) et la quête d'un style architectural moderne pour Mallet-Stevens. Ils interprètent également la volonté de jouer avec le site et d'araser la tour comme une volonté de ne pas dominer aristocratiquement le paysage par l'architecture. Ils réaffirment que " l'occasion est aujourd'hui offerte de renouer avec la vocation originelle du lieu " et de poursuivre la " sédimentation " architecturale grâce au Centre de rencontre et de création.
La " légende dorée " de l'architecte renaît peu à peu au cours des années quatre-vingt qui revisitent volontiers les avant-gardes. Depuis cette époque, les publications et les articles qui se sont succédés ont remis en avant son rôle dans l'architecture de l'entre-deux guerres.
 
3.5. L'élaboration du chantier
"Bien que non inscrit à l'ordre du jour, le dossier de la villa de Noailles a tenu la vedette de la séance du Conseil municipal [...] M. Alain Cointat a en effet annoncé officiellement le montant des subventions accordées à la ville pour la restauration du bâtiment. Subventions records en la matière... En effet, par une lettre en date du 21 janvier, le ministère de la Culture a informé le maire que les instructions nécessaires ont été transmises à M. le Préfet, commissaire de la république, afin qu'une subvention de 2 000 000 F, correspondant à un taux de 40 %, soit accordée pour la première phase des travaux à la Villa Noailles (107). "
Le succès de l'adjoint au maire lors de ce Conseil est d'autant plus complet que la Région et le Département accordent chacun 200 000 F de subventions à la ville. De fait, l'adjoint annonce la constitution prochaine d'une " Fondation Villa Noailles qui demandera son intégration au sein de la Fondation de France ". François Mathey présente son programme et l'échelonnement des activités jusqu'à la mise en place définitive du Centre qui devrait atteindre son " régime de croisière " en 1988.
Mais l'entente entre François Mathey et la municipalité n'est pas parfaite. " Parachuté " par le ministère pour réaliser un rapport sur la réutilisation, il subit le contrecoup du changement gouvernemental. Ce n'est qu'à la fin de l'année 1986 qu'il reçoit officiellement (ainsi que Remo Vescia de la Délégation aux Arts Plastiques, chargé du mécénat) une convention qui l'autorise à faire prendre en charge par la ville ses frais de mission (108). Néanmoins rien n'aboutira.
Le permis de construire est délivré le 7 janvier 1987 et Alain Cointat fait voter les demandes de subventions pour la deuxième tranche, dont 1 600 000 F à l'État (109). C'est probablement après cette nouvelle demande que François Léotard, ministre de la Culture depuis un an, se penche sur la question (110). En préalable, il fait demander un nouveau passage en CO.RE.P.H.A.E. Pourquoi une telle demande puisque la villa est déjà inscrite ? Il semble que le fort engagement de l'État et le montant des subventions sollicitées aient requis une attention plus précise des services ministériels. Aussi, quelques mois plus tard, M. Gerbi, conseiller municipal délégué aux affaires culturelles, explique à ses collègues : " la réhabilitation de la villa Marie-Laure de Noailles devant être prochainement engagée, je vous propose, afin d'harmoniser le régime juridique applicable et d'obtenir un subventionnement sur l'ensemble des travaux à réaliser, de solliciter l'inscription à l'inventaire supplémentaire des Monuments historiques des parcelles cadastrées section B nos 804, 805, 801 et 802 en totalité (111) ". Le passage en CO.RE.P.H.A.E. du dossier rempli par M. Dinkel, conservateur régional des Monuments historiques, se fait sans problème. L'arrêté est signé en préfecture le 9 décembre 1987 (112).
En attendant, la municipalité nomme la liste des personnalités qui doivent la représenter au conseil d'administration du futur centre (113). Elle choisit son maître d'ouvrage : le cabinet Briolle-Marro-Repiquet, associé à MM. Metz et Caillaud est reconnu comme le plus compétent. Ces derniers en profitent pour fixer les modalités de leurs interventions et développer les intérêts du projet (musée unique en son genre, centre international...) (114). Ils font plusieurs propositions concrètes pour assurer au Centre des possibilités de développement. Le Plan d'Occupation des Sols autorise 600 m2 de surface supplémentaire à construire sur le parcellaire compris dans le Domaine Saint-Bernard. Le Castel Sainte-Claire, ancienne résidence de l'écrivain américain Edith Wharton, propriété de la ville d'Hyères, est envisagé comme unité complémentaire du Centre (115). Enfin la transformation du casino d'Hyères en centre de congrès apportera la possibilité d'organiser au moins une importante manifestation par an. Très optimistes, les architectes rêvent à voix haute : " il est, de plus, tout à fait imaginable que ce Centre dispose un jour, dans la basse ville, non pas seulement d'une antenne, mais d'un contrepoint " grand public " : un vaste musée national du design ".
Au début de l'année 1988, les appels d'offres sont prêts à être lancés, les travaux semblent pouvoir démarrer. Mais devant les incertitudes qui pèsent sur le Centre de design, " la municipalité a pris la décision de ne réaliser qu'une première tranche de travaux pour l'aménagement d'un musée ". " Il est donc nécessaire de modifier par avenant la mission des architectes " rapporte M. Banes, adjoint délégué aux travaux (116). La première tranche des travaux sera plus modeste : on préfère réhabiliter le bâtiment initial avec son parvis, le jardin cubiste et les trois salles voûtées, c'est à dire un bloc homogène et complet (117). La mise en oeuvre des travaux débutent enfin pour s'achever après les élections de 1989, qui voient la réélection de Léopold Ritondale au poste de premier magistrat d'Hyères.
 
3.6. La première tranche de restauration
Le bâtiment initial retrouve son enduit caractéristique et ses façades débarrassées des pare-soleil. Les huisseries sont remises en état sans modification visible (certains volets roulants sont électrifiés). Le mur d'enceinte du parvis retrouve sa hauteur d'origine.
Le vitrail du salon rose est refait à l'identique : la société Saint-Gobain qui retrouve les différents verres (granulé, sablé, ondulé, etc.) qui le compose. Le petit cabinet qui servait à la préparation des fleurs est restitué dans son état d'origine, tel que l'avait dessiné Van Doesburg.
Le jardin cubiste, véritable tour de force de la restauration, réapparaît sur son emplacement d'origine, où l'avait remplacé une sorte de sculpture réalisée par Dominguez dans les années cinquante. Celle-ci, un portail en forme de figure de chat, trouvera plus tard une place plus adéquate dans un des jardins. L'artiste surréaliste avait également décoré les plafonds de la salle voûtée qui jouxte ce jardin. Ces dessins ont été déposés dans les années soixante-dix. Ils sont conservés par le musée d'Hyères. Pratiquement pas évoquées dans le projet, ces oeuvres ne sont pas réinstallées. Une des salles voûtées a été agrandie de façon à présenter la même surface que les deux autres. Des corniches dissimulent l'éclairage.
Une autre oeuvre de Dominguez, une fresque inachevée peinte sur la terrasse de la piscine, attend encore aujourd'hui qu'on décide de son sort. Très abîmée par le soleil et les infiltrations, on peut se demander pourquoi elle ne fut pas enlevée comme les autres. Même restaurée sa situation ne permet pas de conditions correctes de conservation.
D'une façon générale, les architectes sont revenus à l'état de 1927. Ils ont effacé les modifications ultérieures qu'avaient apportées les propriétaires. Cette restauration sera favorablement reçue par les services d'inspection des Monuments historiques (118).
 
Chapitre 4. La restauration : de la reconstitution à la transformation, comparaisons
 
4.1. La reconstitution et ses ambiguïtés
Le classement n'étant que symbolique, ce n'est qu'après restauration physique que l'édifice accède au statut de la " dignité esthétique " dont parle Françoise Hammon (119). Pour justifier un statut de monument historique, il faut passer par la démonstration de l'unicité, de la perfection, bref démontrer la puissance créative de l'auteur. La reconstitution " à l'identique " est une tentation forte pour les restaurateurs. Qui peut nier l'intérêt d'un ensemble intégral (architecture, décoration, mobilier, coloris et objets) ? Mais lorsque certains éléments d'une construction ont disparu, se pose la question de la reconstitution et de sa pertinence (120). On peut citer le mot de l'architecte italien Carlo Scarpa : " Le rêve de l'architecte est-il d'être classé ? Notre société a perdu le goût du vieillissement d'où l'essor de la chirurgie esthétique ". Aujourd'hui effacer l'oeuvre du temps n'apparaît plus comme la seule voie menant à une réhabilitation satisfaisante.
Dans les ouvrages consacrés à l'architecte écossais Mackintosh figurent souvent des images de la célèbre Hill House et de ses décors muraux. Cette maison, sauvée par un petit groupe d'amateurs relayé par le National Heritage of Scotland, fut classée en 1978 comme la majeure partie des oeuvres de l'École de Glasgow (121). Bien que les photographies (récentes) soient connues dans le monde entier, par manque de fond la Hill House n'est pas encore vraiment restaurée. Les célèbres " stencils " (décors figurant des végétaux stylisés) qui ornent les murs sont des reproductions : les vrais attendent sous plusieurs couches de peintures qu'il y ait suffisamment d'argent pour que l'on s'occupe d'eux.
La question de l'authenticité des éléments fait l'objet de débats. Pour le théoricien anglais John Ruskin, restaurer un édifice ruiné est aussi impossible que de ressusciter un mort. Un nouvel édifice est préférable à une parodie. Aujourd'hui, et c'est probablement heureux, l'authenticité est soumise à la nécessité d'une compréhension du lieu, les formes primant sur l'origine des matériaux. Cependant, la reconstitution du vitrail et du jardin cubiste de la Villa Noailles n'ont été rendues possibles que par la disponibilité des matériaux. Les faïenceries de Giens et les usines Saint-Gobain ont pu fournir à nouveau la même qualité qu'en 1925. La connaissance d'un savoir-faire technique est l'élément le plus déterminant.
Renaud Barrès explique qu'il a pu restaurer le Cabanon Le Corbusier en se faisant offrir par la société qui les avaient produits dans les années cinquante les derniers panneaux d'agglomérés (conformes à l'épaisseur utilisée par l'architecte) de son stock. Ainsi, sans accorder plus de valeur à " l'élément originel ", la restauration a permis de conserver très précisément l'aspect premier (122).
Certains meubles conçus pour la Hill House ont été rachetés mais, à part quelques pièces authentiques, il s'agit de mobilier réédité comme la très célèbre Hill House Chair. En l'occurrence, un certain nombre des pièces historiques sont aujourd'hui au musée d'Orsay ou ailleurs. Cette question a été abordé précédemment dans le projet de Centre de design pour la Villa Noailles. Doit-on reconstituer le mobilier, c'est-à-dire en réaliser des copies neuves ? Se pose à nouveau la question de la technique et de la disponibilité du matériau, mais également celle des droits de reproduction.
En admettant que l'on puisse retrouver ou faire revenir les meubles authentiques, faudrait-il pour autant les remettre à leur places d'origine ? Cette mise en scène présenterait-elle un intérêt ? À part la salle à manger, dessinée entièrement par Djo Boujeois, et la chambre de plein air dont les éléments ont disparu, aucun meuble n'a été dessiné en relation avec l'architecture. L'idéal moderne de Mallet-Stevens et d'autres personnalité de l'UAM pour le meuble intégré se cantonna aux placards des chambres. Par rapport à E 1027 ou à la villa Cavrois, les intérieurs de la Villa Noailles sont peu novateurs. L'exemple le plus abouti d'architecture intérieure de la villa est constitué par la modénature cubiste des murs et du plafond du salon rose. Mais il fut meublé comme le reste de la maison par un ensemble qui recouvre les différentes tendances de l'époque, de l'art déco au Bauhaus et de Stijl (123).
Bien que disparate, cet ensemble est très important par sa qualité exceptionnelle et son avant-gardisme, qu'il s'agisse de commandes (comme la chambre de Sybold van Ravesteyn) ou d'achats (comme les fauteuils de Marcel Breuer). Il n'est donc pas ici question de remettre en cause sa valeur intrinsèque et sa présence éventuelle à la villa car il fait partie de son histoire. Mais quel sens donner à sa remise en place ?
Comme pour l'architecture, les conceptions des Noailles vont de la simplicité dépouillée et pragmatique à des réalisations raffinées et " gratuites ". Le plafond de la piscine, le salon rose contraste avec un autre salon extrêmement banal d'un point de vue stylistique. Il est difficile de savoir sur quel pied danser. Si certaines reconstitutions peuvent s'avérer intéressantes d'autres seront forcément décevantes. Doit-on visiter la Villa Noailles comme on visite les appartements des châteaux de Fontainebleau ou de Versailles ?
L'opinion de Renaud Barrès sur la restauration de la Villa E 1027 rejoint celle du conservateur régional des Monuments Historiques, Jean-Cristophe Simon (124). Restituer les éléments mobiliers qui prolongent l'architecture (meubles intégrés, marquise) est indispensable dans la lecture de l'oeuvre, sans quoi la volonté de sauvegarde devient caduque. Mais pour l'architecte, il n'est pas souhaitable de remettre chaque tapis à sa place. " Les photographies des années vingt sont un état artificiel. Certains éléments ont persévéré parce qu'ils étaient indispensables, d'autres furent modifiés par Gray elle-même. " Comme il est très improbable que les quelques fournitures d'E 1027 conservées dans les collections publiques françaises reprennent place dans la villa, " l'important est de ne pas tromper le visiteur, d'affirmer un différence avec l'état originel soit en utilisant un mobilier de l'époque réédité, mais d'autres créateurs (Perriand, etc.), ou alors carrément du mobilier contemporains (Starck, Morrisson, etc.) ".
Les difficultés sont identiques à la Villa Majorelle à Nancy (125). Lorsque l'État acquiert en 1934 cette maison dessinée par Henri Sauvage pour Louis Majorelle et y installe les bureaux des Ponts et Chaussées (puis la Direction départementale du ministère de l'Équipement) le mobilier avait déjà disparu. La salle à manger qui fut à son époque reproduite dans de nombreuses revues et catalogues, fut rachetée par la ville de Nancy en 1995. Sa réinstallation dans les lieux a permis l'exécution d'une première tranche de travaux. Mais à part cette pièce, la reconstitution des états anciens est problématique. L'architecture a été modifiée en plusieurs endroits. Le vitrail de Gruber a été détruit en 1916 et remplacé par une oeuvre de qualité moindre. La reconstitution en vue d'une ouverture au public s'exerce principalement dans la perspective de l'extension du musée de l'École de Nancy (126). Des objets et des meubles de différentes provenances devront s'harmoniser avec la maison. Les responsables vont devoir décider de ce qui doit être soumis au principe d'une " reconstitution " à l'identique ou d'une " présentation " muséale (127).
En France, la Maison de verre de Pierre Chareau est un des très rares cas où la quasi intégralité du mobilier et de la disposition aient été conservés. " La restauration à l'identique peut être un idéal à atteindre, mais on se rend compte par cet exemple que la démarche n'est rendue possible que sous certaines conditions : la Maison de verre est parvenue jusqu'à nous dans un état exceptionnel et demeure ainsi son propre témoin irrécusable (128). " Elle appartient toujours à la même famille qui comprend un gynécologue (comme le docteur Dalsace, le commanditaire). Le cabinet médical et l'usage d'habitation continuent de fonctionner comme en 1932, avec quasiment les mêmes besoins et les mêmes justifications.
4.2. L'empreinte du temps
Faire reculer la vieillesse, remonter le cours du temps n'est pas l'unique souci des restaurateurs. L'authenticité et la valeur patrimoniale réside également dans l'âge des matériaux et dans leur usure. Une trop grande restauration conduirait à un état artificiel qui n'est pas toujours souhaitable.
Il en va ainsi avec la restauration de la maison Dana-Thomas de Frank Lloyd Wright qui s'est achevée en 1990 et fut récompensée de nombreux prix (129). Le projet, d'un montant de 5 000 000 $, soit cinq fois plus que le prix d'achat, a consisté à s'approcher au maximum de l'état d'origine. En l'absence de dégâts majeurs (à part un bout de frise qui a pu être facilement complété), il s'est porté sur des problèmes nouveaux et complexes. Après avoir essayé de déterminer la période de référence (1911, à cause d'une série de photographies), les responsables se sont trouvés confrontés à ce que l'on pourrait appeler le " dilemme de la patine " : " Cependant l'architecte chargé de la restauration qui cherche à effacer les transformations subtiles, profondes et imperceptibles apportées par le temps est conscient qu'il n'est en aucune façon possible de rendre à une oeuvre sa beauté originelle. Le but c'est d'atteindre un état de beauté différent. " Le problème se pose ainsi : respecter l'intégrité et la finalité du projet initial sans nier l'âge du monument. Il faut tenir compte des différentes phases d'occupation et garder la sensation du temps sans que cela ne compromettre l'avenir de la conservation. " [...] ce qui voulait dire qu'il valait mieux garder un fragment brisé, fêlé ou encore abîmé, mais d'origine, plutôt que de le remplacer. C'est ainsi qu'un petit morceau de vitrail fêlé devait être recollé. Quant aux boiseries, certaines petites fentes et certaines marques qui se trouvaient sur les lattes d'origines n'ont pas conduit à leur remplacement. De même certaines fissures dans les murs de plâtres ont été conservées alors que dans le même temps on perçait des trous afin de dissimuler l'installation électrique des nouveaux systèmes de protection du bâtiment. " D'une façon générale, les modifications lentes dues au temps sont conservées tandis que tous les affronts brutaux dus aux transformations (nouvelle couche de peinture, etc.) sont supprimés. Le tour de force a consisté à retrouver non seulement la couleur mais la technique complexe des trois couches qui permettait à la laque d'avoir un aspect de " marbrure légèrement brillante rappelant un cuir joliment tanné ". Les restaurateurs ont pu ainsi retrouver les couleurs automnales de la prairie illinoise qui avaient inspiré Wright. De même, les lambris avaient souffert d'une décoloration chimique due au soleil : " [...] c'est la dimension philosophique qui était en cause : la laque obscurcie et l'accumulation de couches d'encaustiques avaient totalement modifié le caractère de l'oeuvre originale. Fallait-il interpréter cette altération comme une réaction naturelle, une patine ou comme une défiguration ? Finalement, il a été décidé que cette décoloration de la teinture du bois était si violente et si éloignée de l'atmosphère originelle de la maison qu'il fallait restituer l'ancienne ".
 
4.3. Les modifications
Retrouver le sens et l'authenticité d'une architecture ne semble vraiment possible que lorsque les atteintes du temps ne sont pas trop profondes. Une certaine distance s'impose lorsque des éléments manquent, que la disposition a évolué, que l'oeuvre a été fortement restauré. L'orientation de la restauration doit également s'élaborer à partir de l'usage présent du bâtiment, voire de son avenir, sans quoi on s'expose au risque d'une muséification sans âme comme pour les villas Savoye et Kérylos.
Ainsi l'équipe responsable du Pavillon néerlandais, construit par Dudok, à la Cité universitaire de Paris a-t-elle été récemment conduite à réfléchir sur son devenir (130). La prochaine restauration du bâtiment va lui rendre ses couleurs et quelques détails d'origine mais doit surtout l'adapter aux exigences contemporaines de confort et de sécurité afin qu'il puisse continuer à accueillir des étudiants. Des portes de secours doivent être percées et certaines dispositions modifiées. Les lits conçus par l'architecte se révèlent aujourd'hui trop petits par rapport à la taille moyenne des résidents. Sauf à limiter l'admission en fonction de la taille des étudiants, le Pavillon doit se séparer de ses lits, c'est à dire d'une partie de son patrimoine.
Depuis plusieurs décennies, la réflexion des architectes va au-delà d'une simple restauration ou adaptation. Ils conçoivent la réhabilitation comme un palimpseste, une création nouvelle qui recycle et réorganise des architectures préexistantes (131). Des commanditaires s'orientent vers ce choix plus radical. Cette option n'a pour le moment était appliquée que rarement sur des habitations (la Villa Arson ou le Musée Matisse en font partie) et pratiquement pas sur du patrimoine du XXe siècle (sauf industriel).
François Seigneur, architecte (pavillon français de l'Exposition universelle de Séville notamment) et membre du comité de pilotage du CCR de la Villa Noailles (132) mène une réflexion personnelle sur ce sujet (133). Il plaide pour la continuation des architectures, le développement contemporain du patrimoine ancien qu'il interprète comme un " processus de modification et de sédimentation ". Il va jusqu'à remettre en cause la prépondérance accordée à " l'oeuvre indépendante et en rupture systématique " de l'architecture moderne ou contemporaine. Il estime qu'il ne faut pas avoir peur de " l'erreur " (sans la chercher non plus) tant que l'on s'attache à ce processus de stratification. " Dans la définition du " patrimoine ", il n'y a pas l'évocation d'un capital pétrifié, dédié à notre admiration analytique, historique ou béate ". Ce refus du " définitif et intouchable " implique une optique volontariste et non conservatrice de la part du maître d'oeuvre.